Décryptage d’une planche d’Uderzo par Nicolas Juncker (épisode 1)

Sur Facebook, Nicolas Juncker a publié un message qu'il m'a paru intéressant de porter à votre connaissance. Je le remercie vivement de son autorisation de reprise ici-même. Je pense vraiment que cela est susceptible d'intéresser nombre de lecteurs de L'Ambidextre.

"En hommage à Uderzo, et dans le cadre de mes nouveaux et improvisés « cours par correspondance » avec mes élèves de bande dessinée, je leur ai décortiqué sommairement par mail une page d'Astérix (prétexte ensuite à un exercice à distance).
On l'oublie souvent, mais rarement découpage et cadrage ont été utilisés avec une telle science que dans Astérix… et une telle valeur pédagogique.

S'il y en a que ça intéresse (Ah ! Pénétrer enfin les arcanes de la bédé ! Mon Dieu ! Quelle excitation !), voici le décorticage en question ( mais rassurez-vous, je vous éviterai l'exercice pratique qui en découlait) : "Astérix et le chaudron", page 25 : le combat de gladiateurs.

(On peut agrandir l'image d'un clic droit.)

– CASE 1 : Tout d'abord une grande case carrée, traditionnelle, pour "planter le décor" : Astérix et Obélix ont désespérément besoin d'argent. Obélix se porte volontaire pour gagner des combats de gladiateurs pariés. La vue aérienne permet de montrer : une arène pleine à craquer (ça aura son importance par la suite), et tous les protagonistes de l'histoire à venir (y compris Astérix, tout seul dans un coin). Ce qui oblige le dessinateur à faire la suite en deux cases verticales, l'une au-dessus de l'autre, à droite de la page :

– CASES 2 ET 3 : Uderzo se sert de cette verticalité des cases pour insérer là encore une vue aérienne (en légère plongée), qui permet 1°) une fluidité dans le mouvement entre les deux cases (le gladiateur en case 2 va vers le bas de la case, où se trouve Obélix… et donc vers la case 3, pour la suite logique), 2°) un effet de surprise et de rapidité lié au cadrage identique entre les deux cases (le coup de poing a été tellement rapide que le "cadreur" n'a pas eu le temps de changer de position… tout l'inverse du manga), et enfin 3°) un effet comique (le pied du trompettiste qui s'en va en case 2, remplacé par la tête ahurie du même trompettiste en case 3 (renforcé par l'ombre portée au sol) ; le très gros plan sur les doigts de pieds en premier plan en case 3).

– CASE 4 : Case d'explication (ou "case de transition", pour celles et ceux qui veulent briller en société).

– CASES 5 et 6 : Uderzo passe ici à un cadrage horizontal… pour la fluidité du mouvement, toujours. Le gladiateur fonce tête baissée, case 5, de la gauche vers la droite, créant ainsi un mouvement naturel qui amène le regard du lecteur à la case suivante : celle où se trouve Obélix. Rapidité, efficacité, fluidité, humour, précision millimétrique du mouvement… Tout le génie uderzien y est. Vous pourrez remarquer à cet effet le décor unique qui court d'une case à l'autre : en fait c'est le même décor… séparé en deux cases.

– CASE 7 : Idem case 5, pour créer un contraste entre les deux gladiateurs, et donc l'effet comique…

– CASE 8 : On termine par une grande case, qui n'a qu'une seule finalité : montrer les gradins qui se vident, en opposition à la case 1, parce que le spectacle devient très ennuyeux. Ce n'est même plus la peine de montrer Obélix… Uderzo reprend d'ailleurs ici un truc à Hergé (créé dans "le Crabe aux pinces d'or", la case de la fuite des bédouins face à la "charge" du capitaine Haddock ivre) : le découpage d'un même mouvement au sein d'une même image, de la gauche vers la droite, en plusieurs séquences : un spectateur s'ennuie / un spectateur se lève / un spectateur s'en va.)

Simplicité, efficacité… et ce n'était qu'une page prise au hasard."

Nicolas Juncker

PS : un second décryptage est disponible sur L'Ambidextre, cette fois d'une planche d'Astérix et les Bretons.

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Cet article est l'occasion pour moi d'évoquer Seules à Berlin. Il s'agit du dernier album de Nicolas Juncker, paru juste avant le confinement. Il s'agit du récit d’une amitié entre une Allemande et une Russe à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Casterman, chez qui il a été édité, propose d'en découvrir un extrait. Cela vous donnera une idée : cliquez ici. Nous en reparlerons le 3 avril prochain sur L'Ambidextre.

Scénario : Nicolas Juncker

Dessin : Nicolas Juncker

200 pages – 21.7 x 28.9 cm – Cartonné – Couleur – Casterman

Prix : 25,00 €

 

 

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