Décryptage d’une planche d’Uderzo par Nicolas Juncker (épisode 2)

Sur Facebook, Nicolas Juncker a publié un nouveau message qu'il m'a paru intéressant de porter à votre connaissance. Je le remercie vivement de son autorisation de reprise ici-même. Le précédent où il nous faisait appréhender l'art d'Uderzo au travers d'une planche d'Astérix et le Chaudron a reçu un très bon accueil auprès des lecteurs de L'Ambidextre. Voici donc un nouvel éclairage de l'auteur de Seules à Berlin.

 

"Alors… à la demande de certain.e.s (si, si, je vous jure !), et pour celles et ceux que ça intéresse, je vais rééditer mon exploit pédagogico-somnifère (oui, bon, pendant ce temps-là au moins on stresse pas sur le coronamachin) de la semaine dernière, en vous présentant le corrigé de l'exercice que j'avais demandé à mes élèves de bande dessinée, l'étude d'une autre planche d'Astérix, mais en me concentrant seulement sur UN aspect de l'art uderzien… le mouvement à travers les cases.

« Astérix chez les Bretons » – page 38.

(On peut agrandir l'image d'un clic droit)

 

Bon, je passe sur les « grandes cases / petites cases / gros plan / plantage de décor / contre-plongée-machin / toussatoussa », ça il fallait suivre la semaine dernière au lieu d'aller chercher la touillette pour le café.
Là on va aller… directement en case 4.
Vous devinez pourquoi, évidemment… elle fait envie, cette calebasse qui fonce droit sur le lecteur, hein ? On a vraiment l'impression de se la prendre en pleine poire.

Ce qui est dingue, c'est que si le mouvement qui va VERS le lecteur nous est archi-connu maintenant (notamment grâce au manga), histoire d'impliquer encore plus le lecteur dans l'action, inutile de dire qu'en France, à l'époque… c'était rarissime (je me demande même si ce n'était pas une première…). Surtout que ça va contre la traditionnelle règle hergéenne du mouvement qui doit aller de la gauche vers la droite pour accompagner le regard du lecteur (Cf. semaine dernière).

Mais le pire du pire ici… c'est qu'y'a pas qu'ça, nomdediou.
Parce que ce qui est super-gonflé de la part d'Uderzo, le trait de génie, c'est non seulement d'envoyer le ballon vers le lecteur… mais de le faire avec une légèèère courbe, parce que ça lui permet de poursuivre cette courbe sur la case suivante… et donc… de retomber sur ses pattes avec la règle du mouvement gauche-droite ! Mais oui.
Un seul mouvement qui court sur les deux cases.

Et en fait non. Même pas. Il va encore plus loin…
Car ce mouvement ne s'arrête pas là, non, il continue, en ligne droite, tout le long de la droite de la planche, créant une ligne de force invisible qui sous-tend la planche… jusqu'au rugbyman qui saute à pieds-joints puis quitte la planche en bas de page.

C'est tout.
Je n'irai pas plus loin dans le décryptage de cette planche… je l'ai fait la semaine dernière, et vous avez compris comment ça marche, théoriquement. Pas besoin donc de revenir sur le cadrage de la case 5 (pieds en premier plan, énormes, créant le rapport de force ET atténuant l'ellipse avec la case d'après), ou la compo de la case 6 (comment dessiner 10 paires de jambes qui font une mêlée sans que ce soit ni répétitif, ni confus, etc… et je ne parle pas des traits de vitesse desdites jambes : une prouesse !), mais ça… juste ça : ce mouvement de la calebasse, cette action séquencée sur plusieurs cases, tout le long d'une planche…

Pfiou.

Et ça, personne ne pourra le lui enlever, ou le refiler à Goscinny : non, ça ce ne pouvait être QUE du Uderzo.

Enfin voilà, quoi.

… Adieu Albert."

Nicolas Juncker

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Cet article est à nouveau l'occasion pour moi de vous parler de Seules à Berlin. Il s'agit du dernier album de Nicolas Juncker, paru juste avant le confinement. Il s'agit du récit d’une amitié entre une Allemande et une Russe à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Casterman, chez qui il a été édité, propose d'en découvrir un extrait. Cela vous donnera une idée : cliquez ici.

Scénario : Nicolas Juncker

Dessin : Nicolas Juncker

200 pages – 21.7 x 28.9 cm – Cartonné – Couleur – Casterman

Prix : 25,00 €

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