Entretien exclusif avec Cinzia Di Felice

Entretien

avec Cinzia Di Felice

 

Cinzia Di Felice est dessinatrice et auteure de nombreuses bandes dessinées. Au cours de sa carrière professionnelle, elle a également collaboré avec de nombreux artistes français. Son art et son talent ont traversé les frontières d'Italie, son pays d'origine : la France, la Belgique, les Pays-Bas et la Suisse. Son toucher du crayon prend forme dans des univers où plonger et voyager, vers des histoires inconnues et fascinantes, dont les personnages transmettent des émotions inoubliables. Le pivot du dessinateur est la recherche de l'introspection, de l'évocation de l'amour, de la fragilité de l'être humain, dans une palette de couleurs pleine d'une âme pure et surtout humaine. Cinzia m'a fait comprendre à quel point il est important de faire le travail avec détermination, passion et – surtout -, avec la volonté de raconter des histoires merveilleuses qui peuvent toucher le cœur du lecteur. Cela m'a fait réaliser à quel point on peut se sentir en insécurité, ayant tendance à se cacher dans un coin et à se blottir sous sa couverture en molleton préférée, sa chambre, sa musique, ses créations. Pourtant, derrière des gestes aussi simples, se cache une bulle de protection merveilleuse, chaude et puissante, capable de libérer une splendide créativité dont nous avons énormément besoin. Son parcours est jonché d'études, de défis, de voyages, de refus et de confirmations, mais ils ont fait d'elle une personne de grand cœur, ainsi qu'une créatrice au talent inné.

Vous pouvez visiter son site officiel et jeter un œil à ses nombreux livres.

J'ai eu le plaisir d'interviewer Cinzia Di Felice, qui a accepté de répondre aux questions de L'Ambidextre.

Propos recueillis par Stefania Netti. (La version originale en italien est disponible ici)

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Une petite fille amoureuse de ses couleurs : comment avez-vous compris que vous aviez cette passion ?  Vous souvenez-vous de vos premiers dessins ?

Je me souviens … de l'immense satisfaction de retrouver l'empreinte de la main et d'utiliser ces moules plats en plastique à tracer, les formes de ces animaux parfaits sont sorties… L'odeur acidulée des feutres et la cire des crayons en bois. .. Les impressions avec les trous dans la marge, des kilomètres de papier plié imprimés d'un côté et maléables de l'autre. J'ai dessiné ma première bande dessinée à l'âge de 7 ans : une petite page avec l'histoire (peut-être tirée d'un livre d'école, je ne m'en souviens plus !) d'une famille de hérissons qui va cueillir des pommes sous un arbre. Le dernier dessin animé se termine par “Fine. Ciao” et je m'en souviens avec tendresse.

Dessiner, colorier et raconter des histoires a toujours été pour moi non seulement un plaisir en soi, mais aussi un lien profond avec le monde de mes affections : je me suis toujours nourrie des réactions qui ont suivi mes dessins, que ce soit pour les cartes de vœux, les petites dessins humoristiques, les mini-bandes dessinées …. c'était toujours gratifiant d'entendre les gens se réjouir en tant que protagonistes d'une histoire ; c'était agréable de rire ensemble. Je pense que le dessin était la seule matière scolaire qui me procurait une paix presque absolue. Tous les autres étaient sources d'anxiété à des degrés différents.

Comment en êtes-vous arrivée à publier vos propres bandes dessinées ? Avez-vous d'autres histoires à publier dans l'avenir ?

Je garde le souvenir d'avoir décidé vers 9-10 ans que je ferais des bandes dessinées plus tard. Mais j'ai attendu la fin du lycée pour suivre un cursus d'études. Au cours de ma troisième année dans une école d'illustrateurs (très drôle à cause de la variété des choses que nous avons vécues, très frustrante du fait de la rapidité et de la superficialité avec lesquelles nous avons travaillé) j'ai rencontré mon Primo Maestro (Premier Maître), Max, un dessinateur de Turin qui m'a prise comme assistante.

Ce furent trois ans d'immersion totale dans un monde créatif et surprenant, généreux et stimulant, inaccessible et ludique : observer la naissance et le développement de certains de ses projets a été pour moi un privilège absolu. J'ai aussi ressenti le poids écrasant pendant longtemps, il m'a fallu des années pour me libérer (euh… peut-être, j'espère…) d'un profond sentiment d'insuffisance.

La décision de proposer un de mes projets à son éditeur à l'époque était cependant naturelle et fluide et m'a permis de trouver mon deuxième maître, Fershid. Nous avons commencé à mieux affiner les lacunes que je portais en moi, par exemple mon ignorance abyssale du dessin anatomique (jamais abordé dignement auparavant), ou la qualité de la narration, directement sur les histoires sur lesquelles je travaillais : des tonnes de corrections qui me sont venues par fax, qui se sont continuées dans des explications téléphoniques que j'ai ponctuellement arrosées de larmes.

Je ressens encore aujourd'hui une certaine forme d'insécurité : se rendre au travail sans trop se soucier de ses attentes ou de celles ds autres est une construction fragile très récente et déstabilisante.

Mais le plaisir de modeler et de raconter en images demeure.

J'espère continuer à le faire, même si les conditions de travail actuelles sont de plus en plus exigeantes et précaires. Disons que es idées et les projets ne manquent pas. Même s'il est difficile de comprendre comment les mettre en lumière, cela en vaut la peine. Nous verrons.

Quels sont les points forts de vos histoires ? Quel est l'élément principal qui les unit ?

Mon point de départ, c'est l'impact émotionnel, ce que je vois et ressens en lisant les scripts (ou quand je les écris, mais plus rarement désormais). Trouver des moyens d'évoquer ces émotions et de les transférer dans le dessin, page après page, c'est essentiellement ainsi que ce travail fonctionne pour moi, ce qui me fait l'aimer. Je n'ai aucun doute concernant le fait d'avoir encore beaucoup à explorer pour développer mon potentiel. Tant qu'il y a de la vie, il faut…  essayer, essayer, essayer et essayer à nouveau. Espérons!

 

 

Si vous pouviez vous imaginer et vous dessiner dans une vie antérieure, quel personnage seriez-vous ?

Ahaha! Quelle bonne question ! Je pense que si j'y répondais 500 fois de suite, je vous donnerais 500 réponses différentes. J'aime changer, le mouvement, la possibilité d'espace… et l'imagination est un moteur fantastique pour faire tout cela, et sans transpirer ! (J'avoue être paaaaresseuuuuuse …)

Mais comme première réponse … Je choisirais un animal philosophe, petit et agile, capable de parcourir des kilomètres, de traverser de vastes panoramas et des dimensions temporelles, d'observer et d'apprendre. Et pourquoi pas, même en contact télépathique avec un jumeau astral, une âme symbiotique à un autre point de l'espace-temps, dans une autre galaxie, peut-être. Combien de discussions entre les deux réalités subjectives, qui sait quelles aventures et découvertes elles apporteraient dans leurs plans d'existence ?… Quelle joie !

 

Un crayon apparemment banal peut être un puissant outil de communication : qu'aimeriez-vous transmettre du fond de votre cœur ?

Il y a plusieurs années, j'ai commencé à penser qu'une augmentation de 4% de l'empathie mondiale conduirait à de meilleures conditions de vie, une plus grande capacité à coexister et à respecter les autres, pour l'ensemble de la vie et pour notre environnement, cela tourmenterait notre Tout, le sac amniotique qui nous maintient en vie … Aujourd'hui, je crois aussi que pour pouvoir percevoir les besoins des autres, il faut s'engager à se repenser soi aussi, guérir ses blessures, s'accepter pour qui nous sommes, nous avons été, nous serons : si chacun de nous pouvait cultiver plus d'amour et de respect pour les autres, nous serions déjà à mi-chemin. J'aimerais parler de ces problèmes, montrer à quel point ils sont incroyablement fragiles, incurablement coriaces, ternes, aveugles et sans espoir … jusqu'à ce que nous allumions notre interrupteur interne.

Qui sait … Cette situation de pandémie a secoué jusqu'à nos fondations, voyons le bien qu'il peut en ressortir.

 

 

Dans votre carrière professionnelle, avez-vous été accompagnée par quelqu'un dont le rôle s'est avéré fondamental ?

Oups ! Je suppose que j'ai anticipé cette réponse tout à l'heure … ^ _ ^ '

En y réfléchissant … au fil des années, dans des projets et des festivals, j'ai vécu de nombreuses rencontres propices et bienveillantes. Des maîtres et des enseignants qui ont donné, écouté, partagé, échangé. Enseignements, conseils, énergie créatrice. De certains, je ne me souviens même plus des noms ou des visages, je n'ai plus que les sentiments.

Même les rencontres les moins propices et les moins bienveillantes, avec le bon filtre du temps, je m'en souviens avec plaisir. Vivre, au fond, c'est rechercher cet équilibre délicat entre regrets et joies, c'est une calibrage constant et continu, qui n'a de sens peut-être que dans notre dialogue intérieur. Et finalement, nous devonscalibrage bien également avoir du sens pour les autres. Je ne sais pas … 

Si vous pouviez dessiner un paysage représentant votre inconscient, quelles tonalités et quelles nuances aurait-il ?

Aaaaah, quand on parle de couleurs, j'apprécie. Si nous parlons de l'inconscient, je flotte. Mais d'où vous viennent ces belles questions? ❤️ ❤️ ❤️

Je dirais …. Toutes les nuances de l'eau, les verts, les bleus, les bruns, les turquoises avec de douces méduses flottantes orange, jaune, ocre, dorées, rouges, contrastées.

Ou … Toutes les couleurs de la lave ardente, l'orange, le jaune, le rouge, les noirs sombres contre la lumière … avec de douces méduses flottantes bleues, bleues, vertes, violettes, en revanche.

Je garde les 498 autres paysages à suivre pour les prochaines interviews, haha !

Les couleurs sont une joie géante, les traiter est thérapeutique et libérateur. Je n'ai plus beaucoup d'occasions de colorier les histoires dans lesquelles je travaille et je dois dire que c'est une partie qui me manque.

Vous avez collaboré avec des artistes français. Etes-vous déjà allée en France ?

Oui, pour le travail et pour les festivals BD. La première fois en 1997, pour mon premier Angoulême. Je suis allé rencontrer Fershid, et proposer mon travail aux éditeurs disponibles que j'ai rencontrés. C'était électrisant, mais aussi traumatisant, je me souviens être rentrée déprimée chez moi.

J'y suis retournée quelques éditions plus tard, à la fois comme assistante de Max et comme auteur, encore une fois pour l'éditeur Fershid. Puis, plus ou moins à partir de 2005, j'ai commencé à aller seule dans des festivals, lorsque j'y étais invitée : principalement en France, avec quelques passages en Belgique, et très rarement aussi en Hollande et en Suisse.

Cela fait des années que je vis ces participations de manière un peu mitigée. D'un côté, il y a la surprise d'être invitée, l'excitation des voyages, l'excitation des rencontres … Je me suis toujours trouvée bien, à l'aise, heureuse de rencontrer des organisateurs, collègues, bénévoles et visiteurs bien sûr ! D'un autre côté, j'ai toujours eu le sentiment que c'était surtout plus ou moins l'unique canal pour promouvoir mon travail, c'est pourquoi j'ai perçu une ombre de tristesse proche de la fatigue de Sisyphe.

Maintenant, cependant, je me suis résolue avec plaisir à ma petite niche en tant que dessinatrice invisible. Je sais l'effort physique et énergétique et la quantité d'adaptation que chaque voyage implique, et donc j'essaie de compter au moins jusqu'à 3 avant d'accepter les invitations. J'ai reporté la gloire et les lauriers aux prochaines incarnations et j'apprécie ce qui vient quand même.

 

 

Petite confession, avant de travailler, je m'inspire en méditant et en écoutant de la musique celtique. Avez-vous un petit "rituel" qui vous sert de muse pour vos dessins ?

Aaaaaaaah, voici dévoilé le barbatruc ! 😁

Depuis le début de la pandémie et de la réclusion anti-virus, j'ai aussi commencé à faire de la méditation anti-anxiété : 15 minutes le matin. Rien de bien spécifique, mais je dois dire que cela me met à l'aise, cela me positionne positivement pour le reste de la journée.

Mon rituel de pré-travail, c'est le ménage. Je perds toujours un peu de temps le matin pour nettoyer, ranger ou planifier les projets de bricolage (ma deuxième grande passion), d'autant plus que j'ai déménagé l'été dernier avec un chantier sans fin de construction de maisons.

Quand je suis enfin convaincue que je suis enfin prête, je m'assois au bureau et je commence. Généralement, je me règle sur mon estomac pour décider quand arrêter, j'ai une autonomie de faim d'environ 4 heures.

Cependant, j'ai découvert que lorsque j'écris, je mets le garde-manger en danger. Je mâche tout ce qui m'arrive à portée de main. Le fait de sentir ma machoire mastiquer fait baisser la tension dliée à lae concentration. De toute façon, Dieu merci, je n'écris pas beaucoup, ça va …

Si je dessine, je soutiens mieux la concentration. Quand je suis dans la phase de storyboard ou si j'étudie le script, j'ai besoin de silence et de calme pour me plonger dans ce que je lis et visualiser comment traduire en images ; idem si je me mets à la table, c'est-à-dire si je redessine ce que j'ai trouvé dans le storyboard, car souvent des changements et des alternatives viennent à l'esprit à ce stade. Quand, par contre, je suis en phase finale de définition, alors je me détends, j'écoute la radio, j'écoute de la musique, si on m'appelle au téléphone, je continue à travailler … bref, je suis plus détendue.

Enfin, en dédicace, avant de commencer, j'aime tempérer tous les impondérables ; alors j'adore discuter, si je peux (je parle un mauvais français), avec qui est devant moi, ou fredonner si j'ai besoin de me reposer.

Je repense à votre question : peut-être suis-je sortie du sujet de départ, pardon !

 

 

De quels réseaux sociaux disposez-vous ?

Aie.
Qui casca l'asina… (Ici l'âne tombe ….)
J'ai peu et vraiment rarement d'affection pour les publications virtuelles. Je trouve utile et je suis intéressée par la messagerie individuelle, mais tout au plus avec de petits groupes (professionnels ou privés), j'utilise volontiers Whatsapp et Messenger. Tout en jetant des mots ou des images dans le vent du monde virtuel … Je ne sais pas, ça m'implique moins et m'ennuie assez. Je m'en fiche, même si je sais que c'est une résistance anachronique. J'avais un site que j'ai fermé en raison de l'excès de toiles d'araignées et j'ai un compte Facebook, qui a ouvert, puis fermé, puis rouvert, et que je néglige maintenant avec plaisir (ou je m'en occupe du minimum possible, quand je m'en souviens).

 

Merci pour vos réponses et le temps que vous nous avez accordé.
Merci Stefania et L'Ambidextre, ce fut un honneur et un plaisir!

 

BIBLIOGRAPHIE

Editions USA :

DRAGONS, AMAZONES, GEANT, SORCIERES, LAMAS, YETIS, BARBARES, MOUCHES & LA MORT!   (2000)
scénario, dessins et couleurs Cinzia Di Felice.

SILEA ET LA PIERRE DE LA COLERE   (2003)
scénario, dessins et couleurs Cinzia Di Felice.

BIANKHA PRINCESSE D’EGYPTE – Tome 1  (2006)
scénario Pat Mills et Biljana Ruzicanin;
dessins et couleurs Cinzia Di Felice.

Editions Claire de Lune :

LA FONTAINE DANS LE CIEL – Tomes 1-2 (2013-2015)
scénario Giancarlo Dimaggio;
dessins Cinzia Di Felice;
Couleurs Caroline Houdelot.

ROSAVIOLA – Tomes 1-2-3-4 (2015-2017)
scénario F.Chemello-M.Furini-R.Gamba;
Dessins Cinzia Di Felice;
Couleurs Maria Giovanna Le Rose;

Editions SANDAWE :  

OLIVER & PETER – Tome 1-2-3 (2016-2018)
scénario Philippe Pelaez;
dessins Cinzia Di Felice;
couleurs Florent Daniel.

Ville de Langeac :
LA MAUVAISE RÉPUTATION (2018)
(collectif)
scénario Cazenove & Karinka;
dessins (pages 23-24) Cinzia Di Felice;
couleurs (pages 23-24) Florent Daniel.

Editions Petit à Petit :

ORLÉANS – Des Carnutes à Jeanne D'Arc (2019)
(collectif)
scénario et dialogues Emmanuel Marie;
dessins (pages 5-9) Cinzia Di Felice;
couleurs (pages 5-9) Chiara Di Francia.

 

© Stefania Netti – L'Ambidextre – 2020

Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation préalable

Traduction : Bernard Joustrate

Stefania Netti est une passionnée de jeux vidéo et d'écriture. Elle est l'auteur du roman fantastique "Freyja". Elle travaille actuellement sur son deuxième livre "Soulcity".

 

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