Entretien avec Bérengère Marquebreucq

Bérengère Marquebreucq est une coloriste belge d'une grande profondeur : son parcours commence dès l'enfance, en suivant les enseignements de sa mère et en admirant la nature sous toutes ses facettes. Dans un monde où le travail des coloristes est malheureusement encore sous-estimé, nous avons décidé de tirer le meilleur parti de son travail magistral. Qu'est-ce qui se cache derrière de telles œuvres ? Comment naît la couleur et comment ses nuances se transforment-elles ?

Nous tenons à remercier Bérengère de nous avoir accordé cette interview vraiment intéressante, avec sa valeur universelle et précieuse.

 

Entretien réalisé par Stefania Netti

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Commençons par le commencement, en faisant un voyage dans le temps : Comment avez-vous découvert la passion des couleurs ?

Durant l'enfance certainement ! Ma mère était passionnée par la peinture et nous avions à portée de mains de nombreux ouvrages sur l'Art et l'Histoire de l'Art. Je me souviens de mon émotion et de mon trouble en voyant pour la première fois « Le cri » d'Edward Munch. Avec les peintres expressionnistes et les fauvistes, j'ai découvert la puissance et la valeur expressive de la couleur. Mais c'est la lumière et la traduction de celle-ci qui m'ont toujours intéressée. Des peintres comme Rembrandt ou Turner, Le Caravage ou de la Tour me fascinent. Sorolla découvert récemment fait partie de ces artistes qui provoquent chez moi l'émotion. Ma maman, elle encore, nous a appris à « regarder » et « observer » la nature environnante qui a été et est toujours une source d'inspiration formidable.

En plus des couleurs, aimez-vous dessiner ? Quels sont vos scénarios préférés ?

Comme pour beaucoup, mon goût pour le dessin remonte à l'enfance. J'ai toujours aimé dessiner, bricoler. Je réalisais de petits dessins dans des médaillons que j'offrais à ma maman. Elle a très vite vu mon plaisir à créer et m'a encouragée à entreprendre des études artistiques. Et si, depuis mes études d'illustration je me suis toujours exprimée professionnellement dans un domaine créatif, je n'ai malheureusement plus vraiment l'occasion de dessiner. Mais je peins (sourire) virtuellement ;-). Les scenarii à encrage historique me plaisent particulièrement.

Êtes-vous satisfaite de votre cheminement de carrière ? Y a t'il quelque chose que vous changeriez et si oui quoi donc ?

Satisfaite !? Non, pas vraiment. Pas que je regrette ce qui est passé mais je suis toujours en attente de ce qui est à venir. La curiosité, la volonté de faire mieux me poussent vers l'avant. Le sentiment de satisfaction est donc fugace.

“La Complainte des Landes Perdues ", Lord Heron de Jean Dufaux et Paul Teng ©

Le travail d'un ou d'une coloriste est encore sous-estimé : Choisir les bonnes nuances, faire les bonnes nuances, la bonne lumière qui donne de la valeur au dessin et améliore son « âme », sont pourtant des éléments vitaux et vraiment importants. Parlez-nous de votre expérience et, si vous le souhaitez, expliquez aux lecteurs pourquoi le travail de coloriste est extrêmement fondamental.

Tout ce que vous dites est exact et les éditeurs le savent bien. Si la couleur était secondaire, on laisserait les albums en noir et blanc 😉 Il ne faut pas oublier que le premier contact du lecteur avec la bande dessinée est visuel. La première étape avant d'entamer le travail, c'est bien sûr la lecture du scénario. J'en ressors avec une impression, des idées d'ambiances, de lumières, de gammes chromatiques. Après cela, je glane un maximum d'images qui pourraient me servir. Le dessin me donne des informations précieuses (présence du noir, modulation du trait , etc.) et influence directement mon choix de couleur ou la manière de la poser. Mes échanges avec le dessinateur sont essentiels bien sûr. Même si j'ai une liberté totale, je suis à son écoute et c'est lui qui sera mon interlocuteur durant tout le travail. La mise en lumière peut débuter avec à l'esprit, la volonté d'accompagner l'histoire et le dessin de la manière la plus juste. Dans cette idée, la couleur est loin d'être anecdotique. Faisant corps avec le dessin, elle est au service de la narration et permet au lecteur de s'immerger dans l'histoire. C'est elle aussi qui guide l’œil, mettant l'accent et la lumière sur ce qui est important tout en donnant le relief. Elle aide aussi à la lisibilité. En voici un exemple.

Nous connaissons vos nombreuses collaborations  : Si vous pouviez colorer votre propre dessin, avec une liberté de choix pure et complète, quelles nuances aurait-il ?

Alors je dirais qu'il aurait des nuances de verts et de turquoises 😉

Quelle œuvre vous a semblé la plus proche de vos inspirations artistiques ?

La trilogie de la Guerre des Amants avec Olivier Mangin et Jack Manini ou encore l'univers de la Complainte des Landes perdues de Jean Dufaux avec Philippe Delaby, Jérémy Petiqueux et maintenant Paul Teng.

Si vous deviez donner des conseils aux artistes en herbe, du fond du cœur, quels seraient-ils ?

Je leur dirais que c'est un beau métier… mais je leur dirais aussi de ne pas rester dans leur coin, de se renseigner auprès d'autres coloristes, de faire un test, avant tout pour eux, afin d'objectiver le temps nécessaire et de demander une rémunération proportionnelle. Je leur dirais aussi que ce n'est pas parce qu'ils sont jeunes et débutants qu'ils doivent accepter n'importe quoi. J'ai eu la chance de travailler avec des éditeurs qui étaient à l'écoute. Sans cela, cela fait longtemps que j'aurais arrêté ce métier

Supposons que vous ayez la possibilité de choisir un endroit « secret » où vous pourriez colorier et/ou dessiner en toute tranquillité : Que ce soit un parc, un jardin ou un bâtiment en particulier, par exemple. Où iriez-vous ?

Certainement dans un endroit calme et spacieux à la campagne (juste l'inverse de ce que j'ai maintenant) 😉

Quels réseaux sociaux utilisez-vous et sur lesquels êtes-vous présente ?

Il y a 5 ans maintenant, après de longues hésitations au regard du temps que je passais déjà à l'ordinateur, j'ai fini par m'inscrire sur Facebook et avec le recul, je ne le regrette pas. Cela m'a permis de faire découvrir mon travail et d'être sollicitée directement par les auteurs. Je suis également sur Twitter, même si je trouve le support moins approprié, et depuis peu sur Instagram.

© "La Complainte des Landes Perdues " de Philippe Delaby, Jérémy Petiqueux et Jean Dufaux publié chez Dargaud – extrait du tome 8 "Sil Valt"

Pouvez-vous nous parler de vos nouveaux projets en préparation ?

Je suis occupée actuellement sur « Bruxelles 43 » de Baudouin Deville et Patrick Weber, Lord Heron, le nouveau cycle de la Complainte des Landes perdues de Jean Dufaux et Paul Teng, « Big Sky » de Marc Bourgne et Serge Perrotin et d'autres projets dont je ne peux pas encore parler.

Où et comment avez-vous vécu le confinement ? A-t-il eu un impact sur votre quotidien dans le cadre professionnel et si oui de quelle façon ? Qu'est-ce qui vous a le plus manqué ?

J'ai vécu le confinement dans un contexte particulier puisqu'il a coïncidé avec mon installation dans ma nouvelle maison. Je n'ai donc pas eu le temps de m'adapter et surtout j'ai été privée des raisons pour lesquelles j'avais choisi la ville (resto, musées, cinéma, etc.). Les premiers jours ont été très difficiles d'autant plus que ma maison n'a malheureusement pas de jardin. C'est ce qui m'a le plus manqué, comme à beaucoup je pense. Et oui ! Cela a impacté mon travail et j'ai pris du retard sur mon planning.

Avez-vous déjà collaboré avec des artistes italiens et si oui lesquels ? Ont-ils une approche différente du rôle de coloriste ?

J'ai eu le plaisir de travailler avec Paolo Mottura sur « Redemption ». Si je n'ai pas eu l'impression que sa demande était particulière, j'ai beaucoup apprécié son trait. Autrement, plus généralement je pense en effet que l'on est influencé par notre lieu de vie, le climat et la lumière qui nous entoure. Il suffit de voir l'impact de changements sur Van Gogh ou Gauguin, pour ne citer qu'eux.

Avez-vous déjà assisté au festival d'Angoulême en France ? Appréciez-vous cet événement ?

Je n'ai jamais été invitée au festival d'Angoulême et ne peux donc pas en parler. En revanche, j'ai eu le bonheur d'être reçue à de petits festivals en j'en garde un excellent souvenir.

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